Géographie de mes refuges d’écriture (thématique d’atelier).

Mes refuges d’écriture.

La pénombre bouffait l’entrée de ma chambre, tout au bout d’un couloir aveugle. Mon bureau consistait en un miracle de mélaminé, détendu par le temps comme un ventre lourd. Nous avions réussi à le coincer entre le pied de mon lit et le radiateur. J’écrivais  toujours la fenêtre ouverte, même en hiver. Ma mère m’engueulait à cause des factures de chauffage. Mais, pour moi, l’écriture trempe sa plume dans la vie. Or à l’époque la vie entrait plutôt dans notre logement HLM par les fenêtres, et les emmerdes par la porte. La vie soufflait ses bruits jusqu’à mon perchoir, au 7ème étage. Le ronflement résigné d’une voiture qui s’immobilise mollement au pied du bâtiment. Le craquement des graviers sur le bitume. Le moteur qui expire à l’aplomb de mes rêveries, le vendredi après-midi, à l’issue d’une semaine de 3X8. Le souffle lointain et régulier des bus qui sillonnent  l’apathie de notre cité dortoir. Et mes potes  braillent pour que je descende « HEY ! Tony ! HOO ! Tony ! ».  Deux plombes plus tard, je les trouverai attroupés au même endroit, alors à quoi bon se presser.

C’est l’âge ou j’écrivais parce que j’avais mal. Je ne percevais aucune issue. Il y a quelques jours je griffonnais encore que la vie n’est qu’une salope. Mon opinion est faite et cela ne date pas d’hier.

Aujourd’hui, la fenêtre du septième étage  a cédé la place à une baie vitrée qui trône sur mon jardin. L’ouverture est plus grande et les murs plus loin, ce qui me donne l’impression d’un espace d’écriture sans borne. J’ouvre toujours la baie vitrée, même en hiver. Je me fais engueuler par ma femme et ma fille parce qu’il fait froid quand elles se lèvent. Pour toute réponse, je leur  confectionne des « je t’aime », bien enveloppés dans des sourires et un peu de silence. Peu importe la couleur des murs ou ce qui jonche ma table car je suis ailleurs. Je me répands dans le balancement irrégulier des frondaisons, j’embrasse l’immobilité qui vibre dans l‘air. J’effleure les flancs de l’éternité. L’éternité est un corps de femme, vaste et secret. Je sais déjà que je finirai par écrire dans le jardin. Les sons sont plus rares mais je n’en ai plus besoin.

Je convoque à loisir mes innombrables marionnettes. Toute cette faune intime, jetée sur un chemin d’homme, passée ou présente, vivante ou un peu moins. Je leur rends visite, pour entendre ce qu’ils ont à me dire.

Quant à mon refuge « fantasmé », j’ai tout d’abord songé à installer mon bureau au beau milieu d’un vaste rond-point, planté sur une rocade. Je trouvais que cela avait de la gueule. Mais j’ai bloqué sur le problème de la rallonge électrique. A défaut de panache, il faut se résoudre à parler vrai. Alors j’aimerais une cabane au fin fond d’une forêt. Epouser définitivement le tempo naturel du temps qui s’égrène si lentement qu’il disparaît. Jusqu’à n’être plus qu’une seule, longue journée, rythmée de sommeils et de rires. Vivre, enfin, recentré et reclus comme enfermé dans l’album photos de toutes nos vies.

 

Tony Gallau