L’homme sans visage

Je suis cette silhouette que vous croisez chaque matin. Cet imperméable dans l’aube que mes pas pressés ouvrent en cadence. Je suis une ombre parmi  les autres, entassées, avachies, qui va gagner sa pitance. Une ombre qui chemine près de vous, coude à coude, tête baissée. Je vous croise, je vous frôle, plusieurs fois par semaine. Dans le bus, au bureau ou à la maternelle. Parfois nos regards vides se croisent. Mais je suis anodin, incertain. Je suis des milliers et je ne suis personne. Je suis l’homme sans visage.

Je ne vous jette pas la pierre, quand je suis près de vous, je suis souvent absent. Je fais partie de ces êtres qui trop souvent dévalent leur paysage intérieur. Le mien est vaste, très pentu, trop peuplé. Un univers entier de gueules cassées, d’amours en ecchymoses, de frères brisés, de bourreaux innocents, de tendresses gauches. Souvent des gens de rien qui n’avaient aucune chance. Rares sont ceux qui, dans ma galerie de monstres, continuent de se débattre. Je viens d’eux. Je veux dire que je suis l’un d’entre eux et je ne le suis plus vraiment. Enfin encore un peu. Leur ultime témoin. Autant de destins embrassés ou juste croisés comme des fulgurances, des fleurs hideuses et fraternelles fossilisées en mon âme. Je vais vous les montrer. Du mieux que je pourrai, à ma manière, généreuse et maladroite.

Je suis ce collègue que vous saluez quand vous êtes d’humeur joviale, cette femme qui habite votre quartier depuis des années, avec qui vous n’avez guère échangé que de vagues sourires, ce grand chauve que vous côtoyez un peu depuis que vous avez repris la course à pied. Je suis une connaissance,  votre voisin, votre frère, un être qui fait semblant, qui se terre, qui devient futile dès lors qu’il est dans la lumière. Je suis l’homme sans visage.

Tony Gallau

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