Mes Fragments

La Toussaint au mois d’août (partie 2).

Le murmure aigu du gravier sous nos pas sature le silence du petit cimetière de Corné. Nous nous immobilisons au pied de la petite tombe blanche.

« – Bon ben, je te présente Jean-François, mon demi-frère… ».

Je dépeins à ma fille sa coupe, au bol, de cheveux noirs, sa gestuelle d’animal bondissant, tonique, son petit corps dans lequel s’agaçait un monstre de conneries ! Il nous embarquait dans les bravades les plus farfelues. Aucune limite. Une ambition démesurée en matière de bourdes, un génie ! Génie qui nous valait des fesses en feu, quand nous nous faisions choper. Un affranchi qui dans mon souvenir avait mon âge alors que la stèle lui donne 7 ans de moins. Or les stèles ont toujours raison. C’est donc en 1985 qu’il s’est noyé dans un bras de la Loire interdit à a baignade.

Lisa écoute religieusement, le regard perdu devant elle. Parfois elle ose un bref regard sur cet homme vieillissant qui lui raconte ses inconnus.

Puis nous reprenons la route pour le cimetière de Saint-Sylvain, plus grand celui-ci.  La voiture pourfend la campagne au son d’un RAP qui torture les syntaxes et les mots pour les fourrer dans des phrases et mieux cracher du « salopes à quatre pattes », du  « money », du « bite » et « sodomie ».

Sur la photo, mon grand-père ressemble à Jacques Brel. Il était déjà vieux quand je l’ai rencontré. Un jour ma mère a crié : « On va voir vos grands-parents ». Je devais avoir 12 ans. Avant ce moment il ne nous avait jamais effleuré l’esprit que nous avions des grands parents. Nous étions mal à l’aise de devoir nous pointer pour rencontrer deux vieillards que nous allions devoir appeler grand-père et grand-mère. Des inconnus. Leur porte s’est ouverte sur un troupeau de trouillards figés sur le paillasson. Nous avons fait un pas dans le couloir sombre. Ma grand-mère s’est écartée. Elle semblait n’en mener pas large non plus. Lui se tenait debout au fond du couloir. Ma mère l’a salué maladroitement avant de se réfugier dans la salle à manger. Ma sœur s’est pointée devant lui hésitante. Elle a couru vers les jambes de ma mère. Mon frère l’a suivi illico sans même s’arrêter devant l’ombre au bout du couloir. Je me suis arrêté devant lui. Il était sec comme un coup de trique. Le visage pointu, deux pierres froides à la place des yeux et un liseré de cheveux au-dessus des oreilles le coiffait d’une méchante couronne. Son regard vous pétrifiait sur place, vous convainquait sans effort que vous ne valiez rien et qu’il vous détestait.  Je suis resté planté devant lui. J’avais appris à ne pas quitter mon ennemi des yeux. Et je ne comptais déjà plus sur ma mère pour me défendre. Pourtant je n’en menais pas plus large que les deux autres. J’attendais dans le lourd silence. La perforation de son regard glacial m’a semblée interminable. Son visage de diable s’est soudain détendu. C’est à cet instant précis que j’ai vraiment fait connaissance avec mon grand-père. Quand son masque de détestation lui a échappé. Il a gueulé sur ma grand-mère pour qu’elle lui sorte son survêtement. « Toi, tu viens avec moi, on va faire le tour de l’étang » qu’il m’a dit. Le visage de ma grand-mère s’est illuminé. Je n’ai pas tout compris sur le moment, mais je ne me voyais pas refuser.

A partir de ce moment-là, chaque dimanche mon grand-père m’emmenait faire le tour de l’étang Saint Nicolas. Nous faisions semblant de courir mais à peine dissimulé derrière les pins au pied de l’immeuble, nous marchions. Jogging, gitane maïs collée sur la lèvre inférieure. Il me parlait de sa voix froide, pleine de sable. Il me racontait mon oncle, « ce bon à rien », ma grand-mère, les chleus comme nous longions le monument aux fusillés. Il me racontait le monde, son monde, étriqué et révolu. Mais souvent il ne disait rien. Aucune importance, nous n’avions besoin que de très peu de mots.

Mon grand-père se tapait 20 bornes en mobylette chaque jour pour aller s’esquinter dans les serres. A genoux ! Accroupi ! Debout ! Dans des chaleurs infernales ou des froids incommensurables. Pendant 40 années. Pas une plainte. Jamais. Je crois même qu’il aimait son travail. Payé juste assez pour habiter un HLM miteux, et s’offrir les gitanes Maïs qui l’ont tué quelques semaines seulement après sa retraite. Il me manque. Je lui ai dit comme cela à ma Lisa : « il me manque ». « Je ne l’ai pas connu longtemps, mais il m’a manqué toutes ces années ». «  J’en aurais donné 20 que j’ai connu depuis, pour un seul comme lui. J’en aurais même donné le double, le triple. Mais il est mort. Un an après Jean-François».

Son regard humble, pétri d’acceptation, a épousé mon visage. Il n’y a rien à ajouter. Elle le sait. Ce sera sa force et son grand malheur dans l’existence. Embrasser toutes les tristesses et toutes les douleurs.

Il nous reste une heure avant que je ne reprenne le travail, mais je lui ai promis. Nous sommes allés voir Jérôme. Ce grand gaillard à la peau mate, un sourire comme un soleil. « Quand j’ai quitté ta mère, tous nos amis m’ont tourné le dos. Comme si je les avais trahis eux. Une belle bande d’abrutis.  Jérôme est venu me voir avec Nanie. Il m’a dit que c’était mes oignons et que si j’étais d’accord on continuerait de se voir. Tu te rends compte ? Lui, le cousin de ta mère ? Ta mère que j’étais en train de quitter ?! Je lui en serai reconnaissant à vie. Quand nous avions trop bu, en général au petit matin, nous finissions par raconter n’importe quoi et par rire jusqu’au bout de nous-mêmes. Impossible de nous arrêter. Son visage se plissait tellement quand il riait que ces plis s’étiraient  jusque derrière ses oreilles. Nos visages s’engourdissaient et nous pleurions ainsi, hilares sans raison, dans les premières lueurs du jour.

Je n’ose la regarder. Je me sens gauche de tant d’impudeur et de maladresse. Elle m’écoute, elle ressent. Elle comprend tout. Pas besoin de mots, de regards. Ma fille, capable d’être elle-même et tous les autres. Une voyageuse en émotions. Elle possède ce talent-là. Et elle veut devenir flic… servir l’intérêt général…moi les autres m’emmerdent.

« – Lorsque je viens seul, je leur parle en silence. Plus de trente ans que je parle ainsi à mon grand-père et à mon demi-frère couchés sous les pierres. Et quand je leur parle, je les revois s’animer, rire ou tempêter, j’entends leurs voix. Ils sont toujours là, tu comprends ? ». Elle me sourit. Elle m’observe franchement cette fois.

Je voulais lui présenter les premiers êtres qui furent importants pour moi. Mes fondations. Même si je ne sais dire pourquoi, ce sont eux qui ont compté. Qu’elle sache d’où je viens, d’où elle vient. Lui montrer que derrière la maladresse de ce père, qui passe son temps à faire le clown pour distribuer des attentions, des « je t’aime » saupoudrés de pudeur et pour cacher sa mélancolie aussi, il y a ces gens-là, des gens durs et simples. Qu’elle survole mes précipices, qu’elle observe mes cicatrices.  Tant que je suis de ce monde, je les garde en vie. Voilà ce que je voulais lui dire, je crois, ce matin-là. Ecarter un peu le rideau, qu’elle aperçoive les ficelles de ma marionnette.

La Toussaint au mois d’août (partiels 1).

Leurs voix bourdonnent dans une autre pièce. Je souris. Cela a pris 15 ans, pour qu’elles échangent ainsi, sans que cela n’éclate en cris, en larmes, en claquement de portes. 15 années, juste pour s’accepter, pour un peu de complicité.

Soudain Lisa déboule danssj le salon. Elle s’écroule par-s l’accoudoir dans le fauteuil face à moi. Je me redresse d’instinct. C’est reparti, me voilà pris entre le gedeux feux.

– Bon papoune, tu cc t souviens que l’année dernièrene « en vieillissant les hommes pleurent », soulagé. Je le pose, pages ouvertes, son ventre de papier s’écrase contre ma cuisse.

– C’est quoi cette question ma fille ? J’ai Alzheimer c’est cela ? Je ne me rends plus compte de rien ?

J’oublie des trucs ?! Dis-moi la vérité… Tu me dois la vérité, heu… redis-moi juste ton prénom s’il te plaît…

– Arrête ton char papa ! 18 ans ! Concours de police ! Internat ! On se verra un weekend sur deux.

Ses mots me chargent, me fracassent la poitrine, mon fauteuil se cabre de toute sa hauteur, s’écroule à la renverse et me crache en galipettes à l’autre bout de la pièce. Foutue sensibilité ! Je reprends mes esprits, me raccroche aux accoudoirs comme un alpiniste qui vient de dévisser. Mon livre gît sur le tapis, flanc contre terre. Je viens de perdre ma page, et une flopée d’illusions.

– Quoi ?! Là ?! Tu veux dire dans six mois ?! T’es sérieuse ?

– On en a déjà parlé pinette.

– Hein ? D’abord, cesse de m’appeler Pinette. Non TU en as parlé peut-être. Moi je n’ai rien dit ! Je n’en ai pas parlé moi, ça non !

– Ou tu n’as pas voulu entendre…

– S’il te plaît ne te prend pas pour ta belle-mère, ok ?

– Je t’ai entendu !! Crie sa belle-mère à travers le mur.

Plus bas.

– Tu veux te faire traiter de pédé pas des analphabètes en capuches ?! C’est ça que tu veux ? Évoluer, avec un pistolet à fléchettes, sous les gestes obscènes d’une armée de cerveaux de poules ! C’est bien ce que tu veux ?! Bon sang ! Je sais que je n’ai pas été un père parfait, loin de là, mais quand même !

Je plante mon regard dans le sien.

– Tu veux me punir c’est ça ? On peut en parler, tu sais.

Elle souffle, dépitée, les yeux collés au plafond.

– Si tout se passe bien je peux être incorporée dans six comme dans 10 mois.

– Si tout se passe bien… ai-je répété Tu peux le louper aussi ! Si tout se passe bien…

Elle me foudroie de ses immenses pupilles vertes mais très vite la colère cède la place à la compassion. Elle me connaît trop pour m’en vouloir.

– Fais gaffe, tu dégoulines de ton siège.

– oui, je sais !

Cet après-midi-là, je me suis pris en pleine tronche la réalité du temps qui passe et qui nous vole nos enfants. Depuis j’ai l’imminence de son départ qui plane juste au-dessus de ma tête, où que j’aille. Je subis cette jeune adulte qui est en train de remplacer ma fille. Son enfance aimée… partie en fumée. 17 ans, une semaine sur deux. Autant dire un TGV lancé à pleine vitesse. Impossible de monter en route.  Un trou d’obus dans la filiation. Un cratère plein à ras bord d’absences, d’oublis, de manques. Des manques d’attention, de disponibilités, de considération, d’intérêt. Des manques, des manques, des manques. Je n’ai semé que cela pendant 17 ans. Merde ! Mais j’étais où pendant tout ce temps, moi ? J’ignorais qu’il existait autant de manières anodines d’abandonner sa gosse au jour le jour. 17 années, à n’être que la proximité d’une absence, à distribuer les « pas le temps »,  « demande à », « plus tard », « je te l’ai déjà dit », « tu crois que ça m’amuse moi ? ».  Ma paternité m’apparaît tel un petit cimetière oublié, un champ de pierres sur lesquelles sont gravées toutes mes défections.

Cet abattement m’écrase pendant plusieurs semaines. Je me traine du canapé au fauteuil, le regard en éclaboussure autour de mes pompes, mes épaules pendent le long de mes hanches. Ma femme me surveille du coin de l’œil, elle tient ma fille informée de mon évolution via SMS. Je sais qu’elles en sourient dans mon dos. « Etat stationnaire J », «  aujourd’hui il a mangé une soupe et une pompotte, c’est encourageant  », « il a accepté de prendre une douche… »…

J’ai refait surface fin août. Grâce au réchauffement climatique, nous avons de belles chaleurs. Je me tiens de nouveau debout, bien décidé à rattraper les années perdues. Nous allons faire du bouche à bouche à la dépouille ! Ramener ma paternité à la vie. Massage cardiaque et tout le tintouin ! Je veux qu’on « recrée le lien » comme ils disent, qu’on apprenne à se connaître quoi ! Qu’on discute, tout simplement. C’est con à dire. Il est grand temps d’appréhender ce qui agite le bocal de cette jeune adulte qui habite ma maison une semaine sur deux et pénètre dans chaque pièce précédée d’un smartphone à hauteur d’yeux.

Provoquer une conversation, ça  ne marche pas. J’ai essayé. Choux blanc ! On ne peut entrainer un enfant, jour après jour, pendant des années à l’indifférence et se pointer un beau matin, la bouche en cœur pour lui demander « tiens ma fille enveloppe des petits bouts de ton cœur dans quelques mots bien sentis et livre-les moi sur le champ s’il te plaît ! Allons, j’attends ! C’est pour discuter !». Cela ne fonctionne pas.

Alors j’ai voulu montrer l’exemple. Lui parler de moi. Lui dire qui je suis en fait, d’où je viens,  « mettre mon cœur à nu » comme ils disent dans « The Voice ». J’ai décidé de lui présenter les êtres qui me sont chers, les premiers qui ont compté vraiment et que moi seul connais. Je lui ai proposé de faire la tournée des cimetières. Pas ma faute si ils sont morts. Bon, pas évident à formuler comme invitation, surtout à l’attention d’une ado qui passe sa vie sur snap et instagram. Mais cela me semblait le seul moyen de lui livrer une partie importante et enfouie de ma vie.

Elle a accepté. Simplement, avec sincérité. « On pourrait faire celle de tonton Jérôme, aussi. » m’a-t-elle répondu aussi sec. Va pour tonton Jérôme !

Elle est comme cela ma Lisa, elle observe le monde avec circonspection. Discrète et toute tournée vers les autres, elle distribue des mots et des attentions simples qui font mouche. Elle vous glisse sous le manteau des petits morceaux de modestie, de sincérité et d’acceptation.  Ce n’est pas flic qu’elle devrait faire mais missionnaire.

Le chuinteur de tergals

Le chuinteur de tergal (octobre 2015)

Roger Pirard est dans le tram, quand je monte à Terra Botanica, face à la porte. Il semble m’attendre là depuis des plombes. Il se liquéfie dans un fauteuil électrique rouge, équipé d’un guidon. Moi qui oublie tout, son nom m’est revenu instantanément. Son corps mou ne se tient plus, il dégouline vers l’avant. Plus de colonne vertébrale, plus de tendons, rien, de la vieille chair sans muscles retenue par des fringues hors d’âge, la tête sur les genoux. Un éboulement perpétuel. De temps en temps il tente de se redresser mais cet effort se résume à un vague coup de tête au-dessus de ses jambes. C’est à la faveur d’un de ces tremblements que j’ai reconnu son visage.

Une brèche dans mon passé qui m’avale quand je foule cette ergonomie verte pastel de transport en commun. Les caoutchoucs craquent de nouveau, les vérins s’y reprennent à deux fois, referment les portes. Et nous voilà partis dans la même rame, moi et l’amputation de mon histoire intime sur son scooter sanitaire. Un corps vieux tout en gélatine, en transit permanent entre son HLM et le CHU, tête sur les genoux, deux tuyaux translucides plantés dans les narines… le passé prend de ces grimaces parfois pour vous interpeler.

Roger Pirard regarde ailleurs. Je vois bien que mon visage lui dit quelque chose. Mais c’est si loin tout cela. Son regard se désagrège comme il se paume dans ses souvenirs.

C’était la fin des années 70, cette cité qu’on appelle encore Monplaisir. J’étais un enfant, j’ai été tant d’autres depuis. Roger Pirard, petit bonhomme monté sur de courtes pattes. Des jambes si épaisses qu’elles l’obligeaient à progresser en petits pas rapides et parallèles pour atteindre une cadence normale. La démarche survoltée, rigide et vaine de deux cuisseaux qui se touchaient à chaque foulée dans un bruissement de tissus. Roger Pirard ne se déplaçait jamais sans faire chuinter ses Tergals.

Ses yeux bleus, froids, vifs tels de petits animaux apeurés, perçaient un visage inexpressif, surplombaient son ample allure de débâcle. Cet être se pliait à la moindre volonté de ma mère. A peine hésitait-il quand elle lui demandait de frauder les transports en commun pour traverser la moitié de la ville et taper telle vieille connaissance de quelques francs, d’un morceau de pain ou d’une conserve. Son corps se raidissait  une fraction de seconde, son regard vide cherchait à réunir de quoi raisonner, puis il enfilait son blouson. Il partait voler un peu de bouffe au centre commercial tout proche, rangeait l’appartement, ou venait au collège chauffer quelques oreilles quand on nous malmenait, puisqu’il pouvait aussi être violent si ma mère l’en intimait. J’ai connu quelques êtres comme lui, capable de pocher un œil, de briser un doigt, exploser une mâchoire juste pour être agréable.

Aujourd’hui encore j’ignore ce qu’elle trouvait à cet être dépourvu, dépourvu de personnalité, de conversation, d’humour, d’intelligence ou de malice. Je pense qu’il en pinçait sévère pour elle et elle s’en servait. Quoi d’autre ? Elle s’en servait pour nous nourrir, pour se faciliter le quotidien et pour quelques besoins primaires que l’on peut avoir lorsqu’on est seul depuis trop longtemps. Elle acceptait cet énergumène parce qu’elle traversait une mauvaise passe.

Ma mère avait beau être une belle femme. Elle ne parvenait à garder ses amants et ce pour deux raisons. Tout d’abord parce que les femmes qui misent tout sur leur beauté sont vouées à voir leurs amours finir sur parpaings, au fond d’une impasse. Puis parce qu’elle avait dans les pattes trois pré-ados incontrôlables qui auraient fait décamper un régiment de légionnaires. Toujours à hurler, à casser, voler, cracher, faire mal, insulter, ne craignant ni les coups, ni mêmes les privations qui, au contraire, rendaient leurs caractères plus féroces. Elle n’avait pu garder un seul de ses amoureux ces dernières années. Pourtant les prétendants n’avaient pas manqué, une belle brochette de loustics, un vrai défilé d’énergumènes dans un décorum d’ HLM, rien que pour nous quatre.

Il a vécu parmi nous deux ou trois mois. Puis elle l’a mis dehors, un soir. Il était rentré les mains vides.

Aucun talent non plus pour le vol ou la manche, je crois que cela lui coûtait, même s’il se résignait, pour elle. Aucune malice. Il avait déjà échoué à quelques reprises, mais ce soir-là,  elle lui hurla dessus, elle remit en question son statut d’homme. « Pas capable de nourrir trois gosses ! ». Il dû rassembler ses affaires. Elle le virait. Un homme sans aucun talent au plumard peut sans doute garder une femme, un homme dépourvu d’égo, non.

Sa voix n’a pas vraiment changé, un peu plus aiguë peut-être. Il est au téléphone, prodigue des conseils de ce ton froid et saccadé. Pas beaucoup de conversation. Cela ne lui est pas venu avec l’âge. La rame se vide au trois quart quand nous stoppons au pied du CHU. Il manœuvre son engin jusque sur le quai, relève vaguement la tête, pose son regard vide sur moi. Rien à faire, il ne se souvient pas.

Ce soir-là, la porte s’est refermée sur le dos de cet homme lesté de deux sacs poubelles boursouflés de vêtements jetés en vrac. Le silence était pesant dans l’appartement gagné par la nuit. Nous savions tous qu’il n’avait nulle part où aller. « Bon ben j’y vais. » a-t-il tenté avant d’actionner la poignée de la porte d’entrée. C’est à peine si nous l’avons regardé sortir de nos vies.

L’homme sans visage

 

Je suis cette silhouette que vous croisez chaque matin. Cet imperméable dans l’aube que mes pas pressés ouvrent en cadence. Je suis une ombre parmi  les autres, entassées, avachies, qui vont gagner leur pitance et de quoi consommer. Une ombre qui chemine près de vous, coude à coude, tête baissée. Je vous croise, je vous frôle, plusieurs fois par semaine. Dans le bus, au bureau ou à la maternelle. Parfois nos regards vides, de poissons, se croisent.  Voyez-vous mon visage ? Non, il s’est effacé. Si j’étais monstrueusement beau, je pourrais vous en vouloir ! Mais mon physique ne suscite pas plus l’attention que le ressentiment. Mon enveloppe charnelle m’est plus utile que belle. Je suis anodin, incertain. Je suis des milliers et je ne suis personne. Je suis l’homme sans visage.

Non, je ne vous jette pas la pierre, quand je suis prêt de vous, je suis souvent absent. Je fais partie de ces êtres qui trop souvent dévalent leur paysage intérieur. Le mien est vaste, très pentu, trop peuplé. Un univers entier de gueules cassées, d’amours en ecchymoses, de frères brisés, de bourreaux innocents, de tendresses gauches. Souvent des gens de rien qui n’avaient aucune chance. Rares sont ceux qui, dans ma galerie de monstres, continuent de se débattre. Je viens d’eux. Je veux dire que je suis l’un d’entre eux et je ne le suis plus vraiment. Enfin encore un peu. Je suis leur ultime témoin. Autant de destins embrassés ou juste croisés comme des fulgurances, des fleurs hideuses et fraternelles, fossilisées en mon âme, et que je vais vous montrer là. Du mieux que je pourrai, à ma manière, généreuse, maladroite.

Je suis ce collègue que vous saluez quand vous êtes d’humeur joviale, cette femme qui habite votre quartier depuis des années, avec qui vous n’avez guère échangé que de vagues sourires, ce grand chauve que vous côtoyez un peu depuis que vous avez repris la course à pied. Je suis une connaissance,  votre voisin, votre frère, un être qui fait semblant, qui se terre, qui devient futile dès lors qu’il est dans la lumière.

Je suis l’homme sans visage.